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Fév 08

L’heure de semer


Illustration: Pax Bukovic


 

L’heure de semer

 

Et ils ne nous ont pas laissé d’autre chemin.
Et c’est bien qu’il en soit ainsi.
Nous avons reçu le poing dans la joue,
le coup de pied dans la figure.
Et nous avons tendu l’autre joue,
silencieux et dociles,
résignés.
Alors ont commencé les coups de fouet,
puis la torture.
La mort est arrivée.
Quatre-vingt-dix mille fois la mort est arrivée.
Ils la distribuaient à petit feu,
en se marrant,
n’oubliant pas de jouir de notre souffrance.

Il n’est plus question seulement de nous les hommes.
Le pillage constant de nos énergies,
le vol permanent de la sueur
– en escadrons, la main armée, avec la loi de leur côté –.
Il n’est plus question seulement de mourir de faim.
Plus question seulement de nous les hommes.
Les femmes également,
les enfants,
nos pères et mères.
Ils les violent, ils les torturent, ils les tuent.
Nos maisons aussi,
ils les brûlent.
Et ils détruisent les plantations.
Et ils tuent les poules, les cochons, les chiens.
Et ils empoisonnent les rivières.

Et ils ne nous ont pas laissé d’autre chemin.
Et c’est bien qu’il en soit ainsi.

Nous travaillions.
Nous travaillions au-delà de nos forces.
Nous commencions à travailler quand nous apprenions à marcher
et jamais ne nous arrêtions jusqu’à l’article de la mort.
Nous mourions de vieillesse à l’âge de trente ans.
Nous travaillions.

Le fleuve de la sueur se séparait en deux :
d’un côté, il devenait misère, fatigue et mort pour nous :
de l’autre, il devenait richesse, vice et pouvoir pour eux.
Cependant,
nous avons continué à travailler, siècle après siècle.
Mais leurs traits, face à nous, ne se sont pas adoucis pour autant.
Ils sont venus avec leurs armes
et leur armes sont venues pour nous tuer.

Et ils ne nous ont pas laissé d’autre chemin.
Et nous avons dû empoigner les armes aussi,
nous autres.

Au début il y avait les pierres,
les branches des arbres.
Les outils de travail du sol, bientôt.
Bêches, machettes et pioches,
nos armes.
Le savoir de la terre,
le pas infatigable,
notre capacité d’endurance,
l’œil qui connaît et reconnaît chaque feuille,
l’animal qui avertit,
le silence qui serre les mâchoires.
Voilà quelles ont été nos premières armes.

Nous n’avions pas d’armes.
Eux qui, par contre, en possédaient,
les achetaient à la sueur de notre travail
et les utilisaient, après ça, contre nous.

Maintenant nous avons des armes :
les leurs.
Quand ils sont venus nous tuer, en pleine nuit,
nous sommes passés à la contre-offensive,
nous surgissons comme des rayons
et nous prenons les armes,
nous empoignons les armes.

Combien de nos vies arrachées pour un fusil ?
mais le prix est plus grand encore en morts,
si l’arme demeure à leur poing.

Et ils ne nous ont pas laissé d’autre chemin.
Et c’est bien qu’il en soit ainsi.
Parce que cette fois-ci
les choses
vont changer définitivement.
Elles sont en train de changer.
Elles ont déjà changé.
Au fond de chacune des balles que l’on tire
vibre l’amour sincère de nos enfants,
de nos femmes et de nos anciens,
de la terre vénérée et de ses arbres.

C’est pour cela que des femmes, des enfants combattent à nos côtés.

Quand nous semons le maïs,
nous savons que passeront plusieurs lunes, plusieurs soleils,
avant que l’épi ne sourie avec ses grains, devenu pour nous aliment.
Et quand nous tirons des coups de feu,
c’est comme si nous semions,
et nous savons
que viendra forcément une récolte.
Peut-être que nous ne la verrons pas.
Peut-être que nous ne mangerons pas le fruit de nos semailles.
Mais les graines restent en terre, prêtes à éclore.

Leurs balles à eux apportent la mort.
Les nôtres germent,
deviennent vie et liberté,
sont métal d’espérance.

Les choses ont changé.
Et c’est bien qu’il en soit ainsi.

Nous avons lavé et huilé l’arme.
Nous jetons les graines dans nos sacoches et commençons la marche
sérieuse et silencieuse dans la montagne.
C’est l’heure maintenant de semer.

 

Manuel José Leonardo Arce Leal

1935 – 1985. Poète et dramaturge guatémaltèque. Contraint à l’exil politique au début des années 80, il a trouvé refuge en France, où il a rédigé ce poème terrible contre (entre autre) Efraín Ríos Montt, pasteur évangéliste et général (!) s’étant vu condamner en 2013 à 50 années de prison ferme pour génocide du peuple maya, et 30 ans supplémentaires pour crimes contre l’humanité, avant que le jugement ne soit cassé par la Cour constitutionnelle pour des raisons « obscures ».

 

Traduction de Laurent Bouisset.

 


 

La hora de la siembra

 

Y no nos han dejado otro camino.
Y está bien que así sea.
Recibimos el golpe en la mejilla,
la patada en la cara.
Y pusimos la otra mejilla,
silenciosos y mansos,
resignados.
Entonces comenzaron los azotes,
comenzó la tortura.
Llegó la muerte.
Llegó noventa mil veces la muerte.
La labraban despacio,
riéndose,
con alegría de nuestro sufrimiento.

Ya no se trata sólo de nosotros los hombres.
El saqueo constante de nuestras energías,
el robo permanente del sudor
—en cuadrilla, a mano armada, con la ley de su parte—.
Ya no se trata sólo de la muerte por hambre.
Ya no se trata sólo de nosotros los hombres.
También a las mujeres,
a los hijos,
a nuestros padres y a nuestras madres.
Los violan, los torturan, los matan.
También nuestras casas,
las queman.
Y destruyen las siembras.
Y matan las gallinas, los marranos, los perros.
Y envenenan los ríos.

Y no nos han dejado otro camino.
Y está bien que así sea.

Trabajábamos.
Trabajábamos más allá de las fuerzas.
Empezábamos a trabajar cuando aprendíamos a caminar
y no nos deteníamos sino al momento de morirnos.
Nos moríamos de viejos a los treinta años.
Trabajábamos.

El sudor era un río que se bifurcaba:
de un lado se volvía miseria, fatiga y muerte para nosotros:
de otro lado, riqueza, vicio y poder para ellos.
Sin embargo,
seguimos trabajando y muriendo siglo tras siglo.
Pero ni aún así se ablandaban sus caras frente a nosotros.
Vinieron con sus armas
y sus armas vinieron a matarnos.

Y no nos han dejado otro camino.
Y hemos tenido que empuñar las armas
también nosotros.

Al principio eran las piedras,
las ramas de los árboles.
Luego, los instrumentos de labranza,
los azadones, los machetes, las piochas,
nuestras armas.
Nuestro conocimiento de la tierra,
el paso infatigable,
nuestra capacidad de sufrimiento,
el ojo que conoce y reconoce cada hoja,
el animal que avisa,
el silencio que aprieta las quijadas.
Esas fueron primero nuestras armas.

No teníamos armas.
Ellos sí que tenían:
las compraban con nuestro trabajo
y luego las usaban contra nosotros.

Ahora tenemos armas:
las de ellos.
Cuando vinieron nocturnos a matarnos
les salimos al paso,
caímos como rayos
y tomamos las armas,
agarramos las armas.

Cada fusil cuesta muchas vidas.
Pero son más las muertes que nos cuesta
si sigue en manos de ellos.

Y no nos han dejado otro camino.
Y está bien que así sea.
Porque esta vez
las cosas
van a cambiar definitivamente.
Están cambiando.
Ya cambiaron.
Cada bala que disparamos lleva
la verdad del amor por nuestros hijos,
por nuestras mujeres y nuestros mayores
y por la tierra misma y por sus árboles.

Y por eso hay mujeres y niños combatiendo junto a nosotros.

Cuando sembramos el maíz,
sabemos que deberán pasar lunas y soles
hasta que la mazorca sonría con sus granos y se vuelva alimento.
Y cuando disparamos nuestras armas
es como si sembráramos
y sabemos
que deberá venir una cosecha.
Tal vez no la veamos.
Tal vez no comeremos nuestra siembra.
Pero quedan sembradas las semillas.

Las balas que ellos tiran solo llevan muerte.
Nuestras balas germinan,
se vuelven vida y libertad,
son metal de esperanza.

Las cosas han cambiado.
Y está bien que así sea.

Hemos limpiado y aceitado el arma.
Echamos las semillas en la alforja y emprendemos la marcha
serios y silenciosos por entre la montaña.
Es la hora de la siembra.

 

Manuel José Leonardo Arce Leal

1935 – 1985. Poeta y dramaturgo guatemalteco. Obligado al exilio político a principios de los años 80’s, encontró refugio en Francia, donde compuso este terrible poema contra (entre otros) Efraín Ríos Montt, pastor evangelista y general (!), quien fue condenado en 2013 a 50 años de prisión por genocidio del pueblo maya, y a 30 años más por crímenes contra la humanidad. No obstante, su condena fue suspendida por la Corte constitucional por razones « oscuras ».

 

 

 

 

 

 

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