«

»

Mai 10

Guatemala : forger la mémoire historique


Pourquoi devons nous transformer la sentence pour Génocide contre le peuple Maya Ixil en une date de commémoration et de négociation de notre Mémoire Historique: 10 raisons et une réflexion


10 mai 2014

Marta Casaús Arzú

(trads. L. Mignard / A. Ruiz)

Au Guatemala, des difficultés pour créer un consensus sur la mémoire historique ont toujours existé, et particulièrement car il s’agit d’un pays où la mémoire a été constamment fracturée et démembrée. Au Guatemala, différents acteurs, parmi eux les Peuples Indigènes et les élites au pouvoir, possèdent de nombreuses interprétations du passé lointain ou immédiat et il existe une volonté de négation de ce passé de la part des élites au pouvoir et des élites symboliques. Les mémoires semblent dénudées et elles deviennent l’objet de disputes et conflits. De là, l’importance de revenir sur l’histoire et de la nécessité « d’historiser la mémoire », c’est-à-dire de connaître, d’interpréter et de montrer les pratiques sociales et les façons qu’ont les peuples indigènes de se souvenir et d’oublier certaines périodes de leur histoire. De là aussi l’importance du témoignage et du récit pour essayer de récupérer et, si c’est possible, de renégocier certains fragments de la mémoire collective et l’histoire nationale.

Comme nous l’avons démontré auparavant, l’histoire récente du Guatemala montre certaines périodes de rupture institutionnelle et de crises organiques, réinterprétées de manière diamétralement opposée par les acteurs impliqués dans ces trames historiques. Songeons au soulèvement de Patcizia (1954), au massacre de Panzós (1979), au soulèvement de Totonicapán, à l’assaut à l’ambassade d’Espagne en 1981 ou au procès pour Génocide contre le Peuple Maya Ixil. Ce sont tous des moments cathartiques, de rupture sociale et institutionnelle, où les mémoires s’affrontent, se confrontent et ne se négocient pas. D’où l’importance d’assister aux commémorations1 en tant que points de rencontre et de réflexion pour négocier et réinterpréter notre mémoire collective et l’histoire.

Les dates et les anniversaires, comme le note Jelin, sont des espaces de conjonction où les mémoires se produisent et s’activent ; ce sont des occasions publiques et des espaces ouverts à la réflexion, la manifestation et l’interprétation des différentes significations attribuées au passé, et qui demandent une négociation des mémoires collectives pour forger la mémoire nationale2.

Les raisons pour commémorer une date comme celle du 10 mai sont les suivantes :

  1. C’est une date circulaire et les dates circulaires sont celles où toute la population remémore un événement du fait de son importance historique en tant que fait traumatique ou malheureux. Par exemple, le 11 septembre 2001 (USA), le 11 septembre 1973 (Chili), le 31 janvier 1980 (Guatemala). Ces dates sont des conjonctures d’activation de la mémoire, de réflexion et de célébration en tant que deuil, rébellion ou victoire. Ce sont des dates dont le souvenir change selon les secteurs sociaux, mais célébrées par tous, par les vainqueurs et les vaincus3.

  2. C’est la date d’une dispute juridico-politique et sociale qui devient le scénario d’une confrontation des mémoires « où se produit une lutte politique active autour de ce qui s’est passé et autour de la mémoire elle-même ».

  3. C’est une date commémorative où un groupe, « nous », essayons de valider, de connaître et de défendre la vérité, mais nous essayons aussi d’installer la mémoire des Autres, de ceux qui nient les faits ou qui se montrent indifférents, antagoniques.

  4. C’est une date qui s’installe et doit s’installer dans la conscience et dans l’imaginaire collectifs de tout les guatémaltèques et de tous les Peuples, à partir de la connaissance et la diffusion de la Sentence, du souvenir et de la mémoire collective de ce qui s’est passé et de la volonté de ne jamais répéter un fait pareil.

  5. C’est une date de triomphe pour les peuples indigènes de tous les continents, en tant que principales victimes du génocide, et pour tous les citoyens/ennes guatémaltèques et du monde.

  6. C’est une date de triomphe pour la justice nationale et pour la justice universelle, car, pour la première fois, un Général de l’armée est condamné selon les lois de son propre pays, et une sentence historique, qui deviendra un antécédent exemplaire pour beaucoup de pays ayant souffert un génocide, est prononcée.

  7. C’est une date qui marque un avant et un après dans l’histoire de notre pays et parmi les réussites de la justice nationale et universelle. Une date qui mérite d’être légitimée non seulement au Guatemala mais dans le monde entier.

  8. C’est une commémoration qui devrait avoir un caractère de légitimation de la sanction d’un fait grave qui a marqué notre histoire et qui ne devrait plus jamais s’oublier, être nier, ou être tu. La Sentence est le meilleur outil pour revendiquer la justice et contribuer ainsi à forger notre mémoire et notre Histoire.

  9. C’est un acte de commémoration pour et par les victimes et les témoins qui ont narré leur histoire, avec courage et une profonde douleur, en contribuant à récupérer notre mémoire4. Ainsi nous devons leur rendre hommage et interdire que leurs récits et leurs témoignages ne soient perdus ou niés par les élites au pouvoir.

  10. C’est un moment fondateur pour la justice nationale et universelle, pour les victimes et pour les citoyen/ennes démocrates, spécialement pour les mouvements sociaux de Droits de l’homme, un moment de célébration du succès remporté, d’occupation de l’espace public pour diffuser, rendre consciente et gérer la mémoire. En même temps, c’est une forme profonde de remise en question de l’État et de ces institutions et de ces élites au pouvoir, incapables d’accepter et d’assumer un passé de crimes atroces dont elles sont responsables.

 

 

1 Selon Jelin, les commémorations sont des moments où – avec la récupération des récits et des témoignages – les “dates clés” sont renégociées, les dates “circulaires”, en tant que “conjonctures d’activation des mémoires, où les faits sont ordonnés ou reordonnés pour partager les expériences vécues, dans Elisabeth Jelin, (comp), Las conmemoraciones: las disputas en las fechas “ in-felices”, Argentina, Siglo XXI, 2002. p.198.

2 Jelin, 2002, p.245

3 En suivant les termes de Jelin: “les dates circulaires sont des conjonctures de réactivation de la mémoire : la sphère publique est occupée par la commémoration, le travail sur la mémoire est partagé. Il s’agit d’un travail difficile pour tous, pour les différents secteurs, pour les vieux et les jeunes, ce sont des expériences vécues très diversifiées. Les faits sont reordonnés, les schémas existants sont ébranlés, des nouvelles voix et des nouvelles générations surgissent et elles mettent en question, narrent et créent des espaces intersubjectifs, elles partagent l’expérience vécue, écoutée, omise. (Jelin, 2000, p.11).

4 Nous comprenons la “mémoire” comme la forme par laquelle les citoyens/ennes d’un pays vont construire et donner une signification au passé et vont se relier au présent par l’action de commémorer ou se rappeler de ce passé.

Lien Permanent pour cet article : https://www.frequences-latines.com/guatemala-forger-la-memoire-historique/

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>