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Mai 29

« Entre la lumière et l’ombre »: sci Marcos, EZLN


Les derniers mots du sous-commandant insurgent Marcos


tous les matériaux diffusés sous licence Creative-Commons,

médias libres, alternatifs, autonomes ou comme vous voulez

 La Realidad, Chiapas, Mexique.

À l’aube du 25 mai, une ceinture d’hommes en passe-montagnes, drapés du palicate rouge, l’oeil caché derrière un bandeau pirate, un nœud rose près du cœur et un nœud noir sur l’épaule en signal de deuil, encerclent les plus de trois mille bases de soutien zapatistes, adhérents et sympathisants de La Sexta venues de différents communautés autonomes dans les montagnes du Chiapas, et du monde entier.

 

     On est au Caracol 1 « la Realidad », capitale du territoire autonome zapatiste, centre pacifique, névralgique de l’EZLN. Ici même, le 2 mai dernier, José Luis Solís López le « camarade Galeano » fut brutalement assassiné par des membres d’une organisation paysanne Central Independiente de Obreros Agrícolas y Campesinos Histórica (CIOAC-H), paramilitaires aux service d’exploitants agricoles privés. Depuis, l’indignation dans les communautés n’a fait que s’accroître. Le rassemblement du 25 mai se présente comme un deuil, un hommage et un moment pour faire le point.

saridenisse, Agencia Subversiones

photographie de saridenisse, Agencia Subversiones

     Le Sous-commandant Marcos, à cheval, ajoutant lui aussi un bandeau pirate à son image hyper-médiatisée, s’adresse à la foule, il souligne la présence des « médias libres, alternatifs, autonomes ou comme vous voulez », en les invitant à diffuser tous ces matériaux, à étendre leur parole au-delà des montagnes brumeuses de La Realidad. Voici quelques extraits de son communiqué « Entre la lumière et l’ombre » (« Entre la luz y la sombra ») :

« Ce qui commence pour nous en 1994 est un des multiples moments de la guerre de ceux d’en bas contre ceux d’en haut, contre leur monde.

Ça l’était et ça l’est encore, notre guerre, de celles et ceux d’en bas, une guerre pour l’humanité et contre le néolibéralisme. Face à la mort, nous demandons la vie, face au silence nous exigeons la parole et le respect, face à l’oubli la mémoire, face à l’humiliation et le mépris la dignité, face à l’oppression la rébellion, face à l’esclavage la liberté, face à l’imposition la démocratie, face au crime la justice.

« La guerre que nous avons levé nous a donné le privilège d’atteindre les oreilles et les cœurs attentifs et généreux et vers des géographies proches et éloignées. Il nous manquait ce qu’il nous manquait et il nous manque ce qu’il nous manque, mais nous avons réussi à avoir le regard de l’autre, des autres, ses oreilles, son cœur. C’est alors que nous avons dû répondre à une question vitale : que va-t-il s’ensuivre ?

« Tuer ou mourir, le seul destin ?
Ou devions-nous refaire le chemin de la vie, celui qu’ils avaient cassé et qu’ils cassent encore ceux d’en haut. Pas seulement le chemin des peuples originaires mais celui des ouvriers, étudiants, professeurs, jeunes, paysans. En plus de toutes les différences qui sont célébrées en haut et punies et châtiées en bas. Nous devions inscrire notre sang dans le chemin que d’autres dirigent vers le pouvoir ou nous devions tourner le cœur et le regard vers ceux que nous sommes, c’est-à-dire les peuples originaires gardiens de la terre et la mémoire. Personne ne nous a alors écouté. Mais dans nos premiers balbutiements qui ont été aussi nos premiers mots, nous avons averti que notre dilemme n’était pas celui de négocier ou lutter, mais de mourir ou vivre.

« Et je vous disais alors que nous nous sommes heurté à cette question, à ce dilemme.
Et nous avons choisit.
Et au lieu de passer notre temps à former guérilleros, soldats et bataillons, nous avons formés des promoteurs d’éducation et de santé et c’est alors que les bases de l’autonomie qui émerveille aujourd’hui le monde se sont dressées.
Au lieu de construire des casernes, d’améliorer notre armement, de lever des murs et des barbelées nous avons choisi de bâtir des écoles, de construire des hôpitaux et des cliniques. Nous avons amélioré nos conditions de vie.
Au lieu de lutter pour occuper une place dans le Parthénon des morts individualisés de ceux d’en bas, nous avons choisi de construire la vie.

« Nous avons choisi de construire la vie, ceci, au milieu d’une guerre. Une guerre qui n’était pas moins sourde que létale.
Nous sommes ici les morts de toujours mais maintenant pour vivre.

« Peut-être certains pensent que nous nous sommes trompés dans certains choix, qu’une armée ne peut ni ne doit pas s’entêter à vouloir la paix. C’est vrai pour plusieurs raisons, mais la plus importante c’était que par ce biais on finirait par disparaître. C’est peut-être vrai, peut-être nous nous sommes trompés en voulant cultiver la vie au lieu de louanger la mort.

« Nous avons choisi en nous regardant et en nous écoutant, en étant le cœur gardien collectif (Vótan) que nous sommes. On choisit la rébellion, c’est-à-dire, la vie.
On a su et on sait que la mort sera nécessaire pour permettre la vie. On a su et on sait que pour vivre on meurt.
Il est difficile de croire que vingt ans après ce « rien pour nous » il résulte que ce n’était pas une consigne, une phrase pour les panneaux et les chansons, mais une réalité, La Réalité.

« Si être conséquent est un échec, alors l’incongruité est le chemin du succès, la route du pouvoir. Mais nous ne voulons pas prendre cette route, ça ne nous intéresse pas. Dans ces paramètres, nous préférons échouer plutôt que de triompher.
Pendant ces 20 ans il y a eu une relève multiple et complexe dans l’EZLN. Certains n’ont averti que la plus évidente, la relève générationnelle. Maintenant c’est eux qui font la lutte et dirigent la résistance, ceux qui étaient petits ou qui n’étaient pas nés lors du soulèvement ; mais quelques studieux n’ont pas noté d’autres relèves : une relève de classe, de la classe moyenne illustrée à l’indigène paysanne. Celle de la race de la direction métisse à la direction nettement indigène et la plus importante : la relève de la pensée. De l’avant-garde révolutionnaire au mandar obedeciendo (« le donner-des-ordres-en- obéissant »).
Le culte à l’individualisme rencontre le culte à l’avant-garde dans son extrême le plus fanatique. Le racisme de la gauche qui se prétend révolutionnaire. L’EZLN n’est pas comme ça, c’est pour ça que tout le monde ne peut pas être zapatiste.
De la prise de pouvoir d’en haut à la construction depuis le bas. De la politique professionnelle à la politique quotidienne. Des leaders aux peuples. De la marginalité du genre à la participation directe des femmes. Du mépris envers l’autre à la célébration de la différence.

« Au petit matin du premier janvier 1994, une armée de géants, c’est-à-dire d’indigènes rebelles, est descendue vers les villes, pour secouer le monde avec ses pas. À peine quelques jours après avec le sang de nos vaincus encore frais dans les rues, nous avons réalisé que ceux du dehors ne nous voyaient pas. Habitués a prendre d’en haut les indigènes, ils ne levaient pas le regard pour nous voir ; habitués à nous voir humiliés, leur cœur ne comprenait pas notre digne rébellion. Leur regard s’était arrêté sur le seul métisse qui avait un passe-montagnes, c’est-à-dire, ils n’ont pas regardé. Nos chefs ont dit alors :  »ils ne voient que leur être petit, faisons alors quelqu’un aussi petit qu’eux, ainsi ils le verront et à travers lui ils nous verront. »
C’est alors qu’a commencé une manœuvre complexe de distraction, un tour de magie terrible et merveilleux, un jeu malicieux du cœur indigène que nous sommes ; la sagesse indigène lançait un défi à la modernité à travers un de leurs bastions : les médias. C’est alors que la construction du personnage appelé Marcos a commencé.

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« Nous avons lancé une et deux initiatives pour retrouver l’autre, les autres, l’autre compagnon. Plusieurs initiatives qui essayait de retrouver le regard et l’oreille nécessaires et dont nous avons besoin. Dans la recherche de l’autre nous avons échoué une fois de plus. Quand on trouvait quelqu’un, soit il voulait nous diriger soit il voulait qu’on le dirige nous mêmes. Et puis pour certains on était des communistes, pour d’autres on était des trotskistes, ou bien des anarchistes, ou bien des maoïstes, ou des anarchistes, ou bien des millénaristes, ou tous les « istes » que vous voulez imaginer.
Il nous fallait du temps pour être et pour trouver qui allait savoir nous voir comme ce que nous sommes. Il nous fallait du temps pour trouver qui allait nous voir, pas d’en haut, pas d’en bas, mais bien d’en face, nous voir d’un regard compagnon.

« …je vous disais que c’est alors que la construction du personnage a commencé. Si vous permettez que je définisse Marcos, le personnage, je dirai sans problèmes, qu’il était un guignol.
Ce fut ainsi jusqu’à la Sexta Declaración de la Selva Lacandona, l’initiative la plus audacieuse et la plus zapatiste que nous avons lancé et nous avons enfin trouvé qui nous regarde dans les yeux, nous dit bonjour, nous embrasse. Avec la Sexta c’est vous mêmes que nous avons trouvé. Enfin quelqu’un qui comprenait qu’on ne cherchait ni de pasteurs pour nous guider ni des troupeaux pour les mener en terre promise, ni des maîtres, ni des esclaves, ni des caudillos, ni des masses sans tête.

« C’est notre conviction et notre pratique que, pour se rebeller et lutter, ni les leaders, ni les caudillos, ni les messies, ni les sauveurs ne sont nécessaires ; pour lutter il est nécessaire d’avoir juste un peu de vergogne, un peu de dignité et beaucoup d’organisation, le reste doit servir au collectif ou bien ne sert à rien.

« L’injustice a tellement de noms et ce sont tellement nombreux les cris qu’elle provoque. Et on ne pas oublier que pendant que quelqu’un chuchote, quelqu’un cri. L’écoute doit trouver la route qui la rende fertile. Il suffit de baisser le regard et d’élever le cœur.
La justice que nous voulons : la recherche persistante et obstinée de la vérité.
Nous estimons qu’il est nécessaire que l’un d’entre nous meure pour que Galeano vive. Et nous avons décidé que Marcos doit mourir aujourd’hui.

Et dans ces pierres déposées sur sa tombre, on apprendra à Ne se vendre, Ne pas s’abandonner et Ne pas céder.

Il est 2:08 et je déclare que le Sous-commandant insurgent Marcos, auto-nommé le « sous-commandant en acier inox », a cessé d’exister. »

     Marcos descend de l’estrade. On ne saurait pas dire en quoi ou en qui il va se transformer. Il était le porte-parole d’un mouvement qui a lentement atteint sa maturité organisationnelle, aujourd’hui plus présent que jamais au sein des expériences de l’autonomie. 

 

ci-desouss le discours en intégrale (par Subversiones):

traduction dex extraits « Entre la lumière et l’ombre » par Fréquences Latines

 

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